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INSEP Le Mag #9 : John Dovi et Khedafi Djelkhir, mise aux poings

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Tous les deux se connaissent depuis plus de quinze ans. Au début des années 2000, les boxeurs John Dovi et Khedafi Djelkhir étaient déjà ensemble sur les rings avant que le premier ne devienne entraîneur national et que son cadet ne remporte, sous ses ordres, une médaille d’argent olympique dans la catégorie poids plume à Pékin en 2008. 

L’année prochaine, les deux hommes se retrouveront à nouveau aux Jeux Olympiques 2016 pour les- quels Khedafi Djelkhir (31 ans, désormais poids coq) a déjà décroché son billet en février, devenant le premier sportif français officiellement qualifié pour Rio.  

Entretien.

Impossible de débuter cette interview sans évoquer Alexis Vastine, le boxeur, mais aussi l’homme dont vous étiez très proches tous les deux.

Khedafi Djelkhir (KD) : Je ne pour- rai bien sûr jamais oublier Alexis avec qui j’avais tant partagé à Pékin en 2008. Ici à l’INSEP, chaque fois que je passe devant l’une de ses photos, j’ai des flashs qui me reviennent, tous ces moments passés ensemble, ces délires... Il était non seulement un boxeur très talentueux mais aussi un gentil garçon. Et comme je l’ai dit à son père lorsque je suis allé présenter mes condoléances à sa famille, une partie de moi même représentera Alexis aux JO de Rio.

John Dovi (JD) : Il m’est encore difficile d’en parler aujourd’hui tellement j’avais une relation particulière avec Alexis. Les Jeux de Pékin restent un moment fondateur mais je l’ai ensuite accompagné tout au long de sa carrière, avec parfois des moments difficiles et aussi des grands bonheurs. Je n’oublierai jamais que c’est lui qui m’a offert ma première médaille d’or comme entraîneur (aux Mondiaux militaires en 2008, ndlr). Au delà de l’aspect purement sportif, c’est surtout l’homme qu’il était qui me reste en mémoire.

Comme le disait Khedafi, est-ce que vous sentez qu’aujourd’hui les boxeurs français sont investis d’une mission en l’honneur d’Alexis ?

JD : À des degrés différents pour l’instant. “Khedou” qui a vécu tant de choses avec Alexis, est forcément dans un état d’esprit particulier alors que les plus jeunes – hormis son frère Adriani bien sûr - le connaissaient surtout comme un partenaire d’entraînement occasionnel. Mais cette envie de faire les choses pour Alexis va venir doucement. Et encore plus à l’approche des Jeux Olympiques. Pour l’instant, tout le monde doit rester concentré sur la qualification, même si ca été très dur ces dernières semaines. C’est aussi le rôle du staff qui a plus de maturité et de recul de remettre les choses en perspective, même si on est aussi fortement touché. La charge émotionnelle est très importante mais on se doit tous de rester professionnel dans l’optique des Jeux.

KD : John a raison. Encore aujourd’hui, même si je suis très touché, je fais en sorte de garder la tête dans le guidon. Par contre aux Jeux, penser à Alexis et me battre aussi pour lui sera une source de motivation supplémentaire et l’occasion de lui rendre hommage.

John, vous parliez de la relation que vous aviez avec Alexis. Comment définiriez-vous celle que vous entretenez avec Khedafi ?

JD : (il réfléchit) On est presque comme un vieux couple. Il suffit de voir le temps qu’on passe ensemble tous les deux, week-end et jours fériés inclus. Nos femmes respectives pourraient en parler mieux que nous ! (sourire de Khedafi) Mais on partage tellement de choses depuis tant d’années avec ce même but, cette même motivation qui nous animent. On reste des êtres humains et on a chacun nos montagnes russes. Et d’autant plus dans un sport aussi exigeant et éprouvant que le nôtre. Parfois, je dois le motiver car il n’a plus 20 ans, il est père de famille, il fait beaucoup de sacrifices et se pose forcément des questions. Et de par sa motivation, son implication, lui aussi me remotive en tant qu’entraîneur quand j’ai un coup de moins bien.

KD : Je vois parfois à la télévision une publicité pour un shampoing deux en un. Mais moi avec John, j’ai encore mieux. J’ai un entraîneur cinq en un ! (éclats de rire). Au fil des années, on a construit naturellement différentes relations. John est à la fois mon entraîneur, mon ami, mon grand frère, mon psychologue... Et chacune de ces relations est importante.

Vous arrivez assez facilement à séparer les casquettes et à trouver la limite ?

JD : Comme l’a dit Khedafi, ça s’est fait très naturellement, sans même en parler. Et puis, avec tout l’amour que j’ai pour lui, quand je suis au bord du ring, je n’ai qu’une priorité : que mon athlète, quel qu’il soit, ne prenne pas de coups. Et encore plus quand c’est Khedou. Mais pour qu’il ne prenne pas de coups, il a beau être mon ami, il faut que je l’entraîne dur. Qu’il n’ait pas de passe droit. Si j’étais avec lui... comment dire...

KD : Plus mou.

JD : Oui c’est ça, plus mou, peut- être que je me poserai plus de questions, que lui et les autres athlètes le sentiraient. Dans un sport tel que le nôtre, l’expérience m’a fait comprendre qu’il vaut mieux être un petit peu trop dur qu’un petit peu trop mou. Ca nous sécurise tous les deux.

KD : Pour être honnête, de tels discours, j’en ai déjà entendu dans ma carrière. Mais la différence avec John, c’est qu’il est sincère. Et c’est pour ça que je fonce sans même réfléchir. À l’entraînement, j’ai besoin de comprendre ce que je fais. Mais quand je suis sur le ring, je me réfère uniquement à mon entraîneur. Je n’ai qu’à le regarder dans les yeux et s’il me dit “vas-y, fais ça”, même si je n’ai pas compris pourquoi, je vais le faire car j’ai une confiance aveugle en lui. Et jusqu’à preuve du contraire, ça a toujours bien marché !

Grâce à votre victoire en février dernier à Nanterre sur l’Argentin Alberto Melian aux points (78-74 pour les trois juges) en finale des - 56 kg de l’APB, une compétition professionnelle qualificative pour les JO, vous êtes devenu le premier sportif français qualifié individuellement pour Rio. Qu’est-ce que cela représente pour vous ?

KD : Au-delà de l’aspect purement symbolique, il était surtout important pour moi de me qualifier le plus tôt possible pour les Jeux pour pouvoir ensuite organiser ma saison en fonction de mes différents objectifs. Les JO n’auront lieu que dans un peu plus d’un an et d’ici là, j’aurai ma ceinture de champion du monde professionnel APB à défendre en septembre (sur 10 rounds). Alors oui, je suis content d’avoir déjà un pied à Rio mais dans ma tête, je n’y suis pas encore.

JD : Certains boxeurs ont besoin d’être sous pression jusqu’au bout. S’ils sont qualifiés trop longtemps à l’avance, ils peuvent perdre de vue l’objectif et être déstabilisés. Pour Khedou, c’est différent. Il n’a plus 20 ans, les Jeux, il connaît et je sais qu’il restera professionnel et impliqué jusqu’à l’ouverture de la compétition. Cette qualification dès le début de l’année 2015 est surtout une forme de soulagement, notamment sur le plan personnel. Il ne faut pas oublier qu’il a fait le choix de quitter Besançon pour venir s’installer à Paris avec sa famille pour se concentrer sur cette qualification. Cette première étape est passée, on va pouvoir continuer à travailler encore plus sereinement, notamment pour renégocier ce passage des dix rounds au trois rounds dans la perspective des Jeux.

Khedafi, ces deux dernières années ont-elles été les plus dures de votre carrière ?

KD : Difficile à dire. Je savais en annonçant mon retour (en septembre 2013 à 29 ans, ndlr) que j’allais en baver. Et c’est ce qui s’est passé. Plusieurs fois, je me suis demandé si ça valait le coup de continuer. Mais j’ai eu la chance d’être bien encadré et soutenu tout au long de cette période. À commencer par John qui me tirait vers le haut. Du coup, avec le recul, je me dis que ce n’était pas si terrible finalement.

JD : Je ne sais pas si les gens réalisent réellement le challenge qu’a relevé Khedafi. Quand on a 30 ans et une vie de famille, on n’aborde pas la boxe de la même manière. Et encore plus quand on a été boxeur professionnel (14 combats, 14 victoires dont dix avant la limite entre 2009 et 2012, ndlr). Il a fallu se remettre dans le rythme de la boxe amateur. Et croyez moi, c’est difficile pour un boxeur de son calibre, vice champion olympique, invaincu en pro, de prendre des coups par des petits jeunes, de revenir le lendemain à l’entraînement, de faire du physique, de reprendre encore des coups, et d’être patient avant de retrouver des repères.

KD : Il y a un événement qui m’a profondément marqué. Lors de mes premières mises de gants avec le reste du groupe à l’INSEP, je me suis retrouvé face à un jeune qui ne m’a pas épargné. A la fin de l’entraînement, je lui ai demandé son âge et quand il m’a dit qu’il avait seulement 19 ans... C’est bizarre mais j’ai alors pensé à mon neveu qui avait le même âge. Dans ma tête, je me suis dit : “Tu te rends compte, tu étais le boxeur qui avait la réputation d’être un vrai patron sur les rings, un foudre de guerre et là, tu te fais taper par ton neveu !” (éclats de rire) Ça a été comme un déclic. Pas question pour moi de les laisser me mettre au placard comme ça ! Aujourd’hui, les jeunes me surnomment l’ancien mais ça me plait bien. Ça me rappelle que je ne dois pas me laisser aller, me relâcher car sinon, ils vont sauter sur l’occasion ! Ces jeunes me tirent vers le haut car ils m’obligent à être meilleur tous les jours.

JD : Et Khedafi a beaucoup apporté au groupe par sa rigueur, son investissement, son expérience. Sa qualification a aussi confirmé une chose : le travail paye. L’abnégation, la dureté, les sacrifices, ça paye. Je n’ai même pas besoin de leur dire. Ils le voient souffrir au quotidien. Et ils ont tous été derrière lui. Même ceux qui étaient dans sa catégorie et qui savaient que s’il se qualifiait, c’était fini pour eux. Il faut d’ailleurs que cet esprit de groupe perdure jusqu’aux JO, même si les uns et les autres auront des programmations différentes. Car aux Jeux, ils feront tous partie de la même équipe.

Khedafi est-il un boxeur différent aujourd’hui ?

JD : Oui, forcément parce qu’il est aujourd’hui aussi un homme différent, avec huit ans de plus et une vie de famille. En 2008, il avait une forme d’insouciance. Avec ses potes, il aimait aller à la castagne sans se poser de questions. Aujourd’hui, c’est différent, il est plus posé et il gamberge plus. Et ça rejaillit forcément sur le ring. Il n’a plus cette boxe d’instinct, très dure et très rapide, même si sur certains combats, j’ai retrouvé le Khedou d’il y a huit ans avec cette fulgurance. Mais seulement par moments. Avant il était constant dans sa folie, dans son insouciance.

KD : C’est normal, je n’avais pas de responsabilités à l’époque. Mais je pense avoir développé d’autres qualités. J’ai encore plus de rigueur aujourd’hui. Et je me connais mieux. Par exemple, je sais très bien que si les Jeux avaient lieu demain, je ne serai pas prêt. Mais le jour J, croyez moi, vous pourrez compter sur moi pour être au meilleur de ma forme. Je vais faire tout ce qu’il faut pour ça.

Si on vous avait dit après Pékin que vous seriez encore sur un ring amateur en 2016, vous ne l’auriez sans doute pas cru. La perspective de disputer à nouveau les Jeux Olympiques pour la troisième fois de votre carrière a été la plus forte ?

KD : Pour être franc, j’ai ressenti beaucoup de frustration pendant toutes mes années de boxeur professionnel. Je n’étais pas assez accompagné alors que j’avais le sentiment d’avoir bossé très dur pour en arriver là et c’est ce qui m’avait décidé à arrêter ma carrière. Mais je ne voulais pas rester sur un goût d’inachevé. Ce sont les discussions avec mes proches, dont John, qui ont fini par me décider. On est monté marche par marche. On a pris combat après combat. Au final, je me retrouve aux Jeux. Mais l’issue aurait pu être différente, j’en ai conscience.

On ne peut vous imaginer aller à Rio avec d’autres objectifs que de remporter une nouvelle médaille et la plus belle cette fois.

KD : (il sourit) Pour moi, il y a trois catégories d’athlètes aux Jeux Olympiques. Dans la troisième, je mettrais ceux qui se qualifient pour la première fois et qui sont déjà contents d’y être. Ensuite, dans la deuxième, les sportifs qui espèrent faire une médaille de tout coeur et qui vont tout faire pour l’obtenir. Et enfin, il y a les grands champions qui sont persuadés de remporter une médaille mais qui n’en connaissent pas encore la couleur. Aujourd’hui, je vais tout faire décrocher une nouvelle médaille olympique à Rio mais je ne peux pas me situer dans cette première catégorie. Je n’ai aucune certitude et je sais que je vais devoir encore beaucoup travailler. Mais ca me va bien d’être dans la deuxième catégorie. Je suis au pied du mur et c’est là que je suis le meilleur. Alors que quand on est sûr au fond de soi de faire une médaille, on peut parfois passer à côté.

JD : C’est exactement ce qui m’est arrivé. En 2000, à Sydney, je m’étais mis dans la première catégorie. J’étais sûr de remporter une médaille. On connaît tous le résultat (élimination en quart de finale, ndlr) !

KD : Pour être tout à fait honnête, mon objectif est évidemment la médaille d’or. Mais je vais vous dire quelque chose parce que mon expérience et mon âge me le permettent. Et il ne faut surtout pas le prendre comme une forme de démotivation car j’ai tellement conscience de ce que représentent les Jeux et je sais ce que c’est d’en revenir avec une médaille. Je connais l’impact que ça peut avoir. Mais aujourd’hui, je suis déjà dans le bénéfice. Je vais participer à ma troisième édition des Jeux, j’ai été sacré champion du monde, je prends plaisir à enchainer les combats, j’ai confirmé que j’avais fait le bon choix de revenir... Quoi qu’il arrive, je suis heureux.

JD : Le travail, les sacrifices qu’on fait tous, c’est pour la médaille d’or et seulement pour ça. Mais au moment du bilan, quel que soit le résultat, on n’aura pas de regrets. Tout ce qu’on aura vécu au fil de cette aventure exceptionnelle nous aura beaucoup apporté à tous les deux en tant qu’hommes. Et c’est ça notre vraie médaille d’or !

KD : Si je n’ai pas de médaille à Rio, ça n’enlèvera rien à ma carrière. Mais si j’ai la chance de monter une nouvelle fois sur le podium, ce sera une belle récompense pour tout le travail accompli. (il réfléchit) Une chose est sûre en revanche : si j’ai une médaille à Rio, cette fois, contrairement à Pékin, je prendrai le temps.

De savourer ?

KD : Non, de me faire beau (éclats de rire) C’est terrible toutes ces photos qui continuent encore à tourner sur internet sept ans après. J’en veux au moins une où je souris. C’est difficile, car on nous demande de monter sur le podium quelques minutes seulement après la fin du combat. Et quand on vient tout juste de perdre... Je crois que je vais écrire au CIO pour leur demander de nous laisser un peu plus de temps !

 

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