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Regard d’une sociologue sur l’INSEP

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Athlète pendant 4 années à l’INSEP, Sylvaine Derycke est titulaire d’une thèse en sociologie dont le terrain d’étude est l’INSEP. Sylvaine a également travaillé à l’Institut comme surmédiante pendant 3 ans et 5 ans en tant que chargée d’enseignement et de suivi personnalisé. Elle nous livre son regard de sociologue sur cet établissement.

Entretien avec Sylvaine Derycke Docteure en sociologie Par Karine Routier, rédactrice scientifique et technique, INSEP-Éditions

    

Sylvaine Derycke a toujours fait beaucoup de sport et a notamment pratiqué l’athlétisme pendant près de 20 ans. Elle a rapidement accédé à des compétitions de niveau international en catégorie jeune avec seulement deux entraînements par semaine. Elle s’investit tardivement dans une pratique plus régulière de l’athlétisme, le 400 m haies, lors de son entrée au Pôle Espoir de Montpellier. Parallèlement, elle suit une formation universitaire en philosophie et en ethnologie.

Au cours de ses études, elle s’intéresse aux faits religieux en dehors de la sphère des religions institutionnelles, en enquêtant par exemple sur un « arbre à voeux » au coeur de Montpellier. Gardant en tête cette problématique du « religieux flottant », elle observe un certain nombre de rituels entre athlètes et entraîneurs, lors de sa participation à un championnat d’Europe.

Entrée à l’INSEP en 2006, Sylvaine Derycke choisit comme objet de sa thèse de sociologie le pôle athlétisme. Sa qualité d’athlète lui permet de porter un regard « de l’intérieur », à la différence des études des années 80 sur le sport de haut niveau dont l’angle adopté était souvent celui du spectateur. Dépassant la question souvent médiatisée des rituels, des croyances et des grisgris dans le sport, une partie de sa thèse propose d’utiliser l’analogie religieuse pour questionner l’institution INSEP, et plus particulièrement, le pôle athlétisme.

   

   

La thèse que tu viens de soutenir, et pour laquelle tu as obtenu la mention très honorable avec les félicitations du jury à l’unanimité, propose une approche de l’INSEP bien particulière. Peux-tu nous donner quelques repères sur tes travaux ?

J’ai débuté le travail de ma thèse il y a 10 ans. Au fil des années, mon objet d’étude a complètement changé. Au départ, mon centre d’intérêt était les rituels et les croyances. Finalement mon travail a porté en partie sur les analogies d’une part entre la vie du sportif et la vie en collectivité, et d’autre part la vie dans un monastère et la vie d’un ascète, le moine. L’athlète n’est pas un moine et l’INSEP n’est pas un monastère. À ce titre, l’analogie religieuse est caricaturale mais elle permet, par similitudes, d’éclairer et de comprendre la société qu’est l’INSEP et, plus précisément, la société « athlétisme » de l’institut.

Ma totale immersion, mes entraînements quasi biquotidiens m’ont garanti une superbe enquête de terrain.

La dimension spatio-temporelle, les relations entre les personnes (les rapports de force) et les relations avec l’extérieur sont les grands axes structurants de la vie monastique. J’ai utilisé ce cadre pour étudier l’INSEP. J’ai également essayé de révéler, de capter des choses qui sont invisibles, comme cet héritage judéo-chrétien : il y a de nombreuses similitudes entre la vie d’un moine et la vie d’un athlète. Cela ne se dit pas de cette manière parce qu’on est dans une société sécularisée dans laquelle la religion ne serait plus présente ou seulement dans la sphère privée. Mais en réalité, nous sommes imbibés de cette culture-là et l’analogie m’a permis de le révéler.

   

   

Dans le cadre de ta thèse que nous ne ferons qu’effleurer, tu évoques un certain nombre de points qui peuvent surprendre des personnes qui vivent au quotidien dans l’INSEP. Tu identifies le lieu comme un espace proche de celui d’un monastère.

L’INSEP est délimité par une clôture. En journée, un millier de personnes y circulent : des agents, des sportifs, des entraîneurs nationaux et des cadres fédéraux. L’INSEP concentre l’élite française de nombreuses disciplines olympiques. Son organisation se traduit par une répartition au sol très fonctionnelle et répond entièrement à la logique de l’efficience.

C’est une petite ville spécialisée dans laquelle tout est orienté pour promouvoir et entretenir un modèle de performance.

L’Institut est l’aboutissement d’un long processus d’institutionnalisation du sport et conjointement d’une réflexion sur un usage spécifique du corps réservé à la catégorie du haut niveau. Bien que tous les sportifs ne vivent pas à l’intérieur de l’Institut, la plupart des externes habitent non loin par commodité mais aussi parce qu’il représente leur espace de sociabilité. L’entrée à l’INSEP marque le désir d’un changement de vie radical et symbolise une forme de rupture avec ce mode de vie antérieur. La clôture contribue à homogénéiser un mode de vie spécifique et à le systématiser : elle aide à se protéger d’une possible contamination. Ceux qui ne sont plus assez performants et investis quittent l’INSEP. Une athlète raconte qu’auparavant elle fréquentait des non-sportives et passait des soirées en leur compagnie mais cela nuisait à sa carrière. Elle a donc dû y mettre un terme : « C’est elles qui doivent s’adapter à moi. »
La clôture de l’INSEP est une sécurité contre des tentations extérieures qui sont les plaisirs contre-indiqués. Elle assure cette protection contre soi-même. La difficulté de rallier la ville est fortement dissuasive. L’extérieur et ce qu’il représente en termes de tentations (sorties nocturnes, consommation d’alcool, etc.) sont ainsi vus comme une mise en péril de l’engagement dans la pratique intensive. La clôture de l’Institut offre une « imperméabilité au monde » qui protège l’athlète de ce qui pourrait nuire à son projet de performance. Ce retrait volontaire du monde matérialise un enfermement psychologique qui s’exprime par une forme d’obsession pour son capital corps. Cette « imperméabilité au monde » correspond bien aux caractéristiques du monastère. Néanmoins, cela n’empêche pas les sportifs de sortir de temps en temps ni même d’adopter des conduites transgressives à l’extérieur comme à l’intérieur.

   

Lire l'intégralité de l'article dans Reflexion Sport #14

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