Article paru dans le Monde Pékin 2008 du 24 Août sous le titre :
« La Chine a atteint son objectif, mais quelle réalité avons-nous vue ? »
Débats
Le nombre de records s’inscrit dans la fourchette haute des prévisions
Huit août 2008, 8h08, le monde assiste à une cérémonie d’ouverture des JO placée sous le signe de la superstition et de la magie: les images des feux d’artifice reprennent les images tournées un an plus tôt. « En cherchant la perfection, ils ont montré une Chine qui n’est pas réelle » diront les Pékinois. Alors de ce spectacle grandiose, quelle réalité avons-nous vue ?
Sans technologie, point de Citius
Dans les disciplines reines, trente épreuves ont vu leur record progresser, s’inscrivant dans la fourchette haute des prévisions (Le Monde du 9 août). Mais, comme à Athènes, en 2004, les 47 champions olympiques d’athlétisme restent loin de leurs records du monde, dont 5 seulement ont été améliorés (gain sur le 200m: 0,1% en 12 ans). La natation établit de nouvelles marques et réduit de 2 secondes l’archaïque record du 800m de Janet Evans (8min16s, en 1989): une marge de 0,02% par an.
On voit là toute la difficulté du sport contemporain et sa nécessaire métamorphose: avec un nombre de performances qui, sans les combinaisons de 2ème génération (point commun de 21 des 22 records de natation) eût été comparable à celui des années trente, et en l’absence de réserve physiologique, la quête du Citius nous imposera toujours plus de recours à la technologie.
De jeux en jeux, nos sociétés évoluent; vieillissent-elles ou grandissent-elles? Dans l’horizon désormais court de nos limites biologiques, peut-être conviendrait-il de tester aussi la robustesse de nos mécanismes d’adaptation.
Le coût du sacrifice
L’objectif que s’était fixé la Chine est atteint: l’or est au bout de la route et la marge avec les Etats-Unis n’est pas mince. Mais à quel prix? L’investissement se fait tous azimuts: les plus jeunes gymnastes, les progressions féminines les plus rapides en papillon, en canoë-kayak se sont inscrites dans la planification de cette première place. Et le ciblage des sports dits rentables évoque les choix des années 1970, lorsque la lutte entre les blocs est-ouest reposait sur les disciplines féminines, avec toutes les conséquences sanitaires découvertes par la suite.
De fait, avec une participation toujours en deçà de la parité, les épreuves des femmes semblent aussi marquer le pas sur le plan médiatique. Est-ce lié à un écart aux records plus important, existe-t-il une désaffection de leur part pour le sport de haut niveau, comme le note Fabien Canu, directeur de la préparation olympique et paralympique, ou l’atteinte plus précoce des limites féminines serait-elle déjà perçue comme un facteur de désinvestissement?
Le système de préparation et l’extraordinaire pression sur les athlètes du pays hôte, disséquée par l’entraîneur de l’escrime chinoise, Christian Bauer, sont en tout cas uniques. Un champion olympique incapable de marcher vient se traîner sur la piste tandis que son coach s’effondre en larmes, un autre remercie l’équipe féminine de gymnastique de l’avoir sauvé du suicide par l’or enfin conquis… De telles perspectives ne réjouissent personne; d’autres limites psychologiques, sociales et éthiques ont peut-être été franchies.
Souvenirs
En termes de performance, l’athlète de ces jeux, associant le talent et l’abnégation, restera Michael Phelps, inflexible bourreau de travail, le plus grand champion olympique au nombre de rendez-vous honorés. L’apogée du morphotype du sprinteur et les conditions de la réussite d’Usain Bolt montrent aussi l’escarpement des pentes qu’il faudra désormais gravir pour établir les dernières marques. Mais le plus beau souvenir reste la reprise de confiance d’Alain Bernard qui le mène au sommet après la déception du relais 4x100m.
Pendant ce temps, hors les Circenses
Malgré les difficultés initiales, ces JO auront donc fondé la prééminence sportive de l’Empire du Milieu en attendant son avènement économique. Mais on a aussi découvert une ville assoiffée qui cherche à 1000 mètres de profondeur ses ressources phréatiques dans un pays capable de dépenser 26 milliards d’euros pour ses Jeux, soit l’équivalent de son prochain plan de relance économique. Or, le lauréat de la mondialisation devra, dès le dernier feu tiré, réaffronter les difficultés du panem, dans une récession mondiale qu’annoncent celles du Japon ou de l’Allemagne, une guerre énergétique en Ossétie du Sud et, bien sûr, les algues de Qingdao. Le recul de la bourse de Shanghai aura aussi ses effets sur le maintien à terme d’un modèle sportif si particulier.
Le prochain cycle est ouvert.
Jean-François Toussaint, Nour El Helou, Valérie Thibault,
Université Paris Descartes, IRMES